RightsCon 2026 annulée : quand la surveillance numérique étouffait déjà l’expression avant même le silence officiel

RightsCon 2026 annulée : quand la surveillance numérique étouffait déjà l’expression avant même le silence officiel

Le désistement soudain du RightsCon 2026, la plus grande conférence annuelle internationale dédiée aux droits numériques, constitue bien plus qu’une simple perturbation logistique. C’est part d’un schéma global croissant de contraction de l’espace civique et d’hostilité accrue envers la liberté d’expression et la société civile indépendante.

Quand l’autocensure devient systémique

La liberté d’expression sur Internet dépend fortement du sentiment de sécurité ressenti par les utilisateurs. Lorsqu’une personne sait qu’elle est observée, analysée ou potentiellement surveillée, son comportement peut changer naturellement. C’est ce que l’on appelle parfois l’autocensure numérique. Certains internautes évitent de rechercher certains sujets, de partager des opinions personnelles ou de participer à des discussions sensibles parce qu’ils craignent les conséquences possibles. Cette situation peut réduire la diversité des opinions en ligne et éroder les échanges libres qui caractérisent une démocratie saine.

Ce paradoxe n’est pas nouveau, mais il s’accélère. Même dans des environnements démocratiques, la sensation d’être constamment suivi influence les comportements. Les utilisateurs deviennent plus prudents, parfois même inconsciemment.

Des journalistes face à des menaces tangibles

Le contexte s’est durci depuis peu. La journaliste salvadorienne Julia Gavarrete a détaillé au siège des Nations unies en janvier 2025 les préjudices personnels et professionnels qu’elle et ses collègues ont subis après avoir été ciblés par un logiciel d’espionnage hautement invasif. « Vous réalisez que toute votre vie ne sera jamais la même. Beaucoup d’entre nous ont changé la façon dont nous communiquons via téléphone, non seulement avec nos sources, mais avec nos familles. Nous avons commencé à être plus prudents », a-t-elle rapporté.

L’autoritarisme montant et la dépendance des journalistes aux outils numériques ont engendré des formes nouvelles et évolutives de répression. Le nombre croissant de journalistes emprisonnés et tués mondialement s’accompagne de menaces de surveillance proliférantes qui sapent le travail de la presse pour informer le public et soutenir la démocratie.

La surveillance d’État, justifiée par chaque crise

Le mécanisme est bien rodé. Les menaces liées à la cybersécurité, le terrorisme, les urgences climatiques et l’invocation constante de la sécurité nationale se fondent les unes dans les autres. Chaque crise arrive avec urgence et poids moral. Chaque crise exige une action immédiate. Et à chaque fois, presque systématiquement, la même chose se produit dans la sphère numérique : davantage de données sont collectées, les pouvoirs de surveillance s’élargissent, et les normes de confidentialité sont discrètement relâchées, nous dit-on, temporairement.

Le relâchement de ces normes n’est jamais vraiment temporaire. Une fois installés, les mécanismes de surveillance tendent à se pérenniser et s’intensifier.

Un combat asymétrique contre les oligarques technologiques

Face à cet étau État-technologie, on ne peut pas se fier aux oligarques technologiques pour nous sauver, particulièrement lorsque ces mêmes entreprises et gouvernements sont ceux qui coupent notre accès à Internet et aux télécommunications.

L’annulation du RightsCon symbolise une vérité sombre : les espaces où les défenseurs des droits numériques pourraient se coordonner, partager des stratégies et renforcer une riposte collective se rétrécissent. Ce qui est nécessaire, c’est de concrétiser les garanties essentielles et les mesures pour combattre les abus de surveillance d’État répétés dans cette région.

Mais c’est difficile de construire une riposte quand les lieux mêmes où on pourrait se rencontrer disparaissent.

La vie privée n’est pas qu’un luxe

Protéger ses informations personnelles ne signifie pas vouloir se cacher. Il s’agit surtout de conserver un certain contrôle sur sa vie numérique et de préserver sa liberté d’expression dans un environnement de plus en plus connecté.

Revenir aux principes élémentaires : une démocratie, c’est d’abord la capacité de penser, de parler et d’agir sans peur. Chaque couche supplémentaire de surveillance érode cette capacité. Et quand même les espaces d’assemblée qui pourraient nous aider à résister disparaissent, c’est que le système de domination a atteint une ampleur qu’il ne faut plus ignorer.