Lutte contre la désinformation : quand la protection de la vérité devient censure
La « lutte contre la désinformation » est présentée comme un impératif démocratique, pourtant elle installe un système de contrôle inédit où gouvernements, plateformes et organismes de vérification s’arrogent le droit de décider ce qu’il est permis de penser et de dire.
Ce paradoxe au cœur du débat démocratique contemporain mérite d’être regardé en face. Tandis que les médias, les autorités publiques et les géants du numérique brandissent l’étendard de la vérité, une question trouble s’impose : qui définit vraiment le faux ?
Un vide juridique par conception
En France, la situation juridique illustre cette ambiguïté fondamentale. La loi de 2018 relative à la manipulation de l’information existe, mais elle n’a pas créé de délit de fausse information ou de désinformation. C’est une construction sans fondement légal clair. L’ARCOM a reçu des pouvoirs pour lutter contre la diffusion de fausses informations susceptibles de troubler l’ordre public ou les élections, alors qu’il n’existe pas de délit sous-jacent de diffusion de fausses informations. On reconnaît des pouvoirs à des autorités sans même définir ce qui constitue l’infraction de désinformation.
Pire encore, la loi de 2018 n’a même pas donné de définition de la notion de « fausse information ». Ce flou conceptuel n’est pas accidentel. Il est structurel, laissant les juges et les autorités interpréter librement ce qui tombe sous le coup de la « désinformation », ouvrant la porte à une répression arbitraire.
La COVID-19, révélateur de la dérive
La pandémie a fonctionné comme catalyseur. Pendant l’épidémie, les termes autour de la désinformation ont parfois servi à dénoncer de vraies fausses informations, mais aussi de manière malhonnête, pour censurer des informations ou des opinions justifiées. Aujourd’hui, malgré la fin de la crise, les médias continuent d’utiliser les termes de fausses informations ou de désinformation, par exemple au sujet de la guerre en Ukraine, de l’euro numérique, ou du Bitcoin.
Le vrai problème dépasse les plateformes elles-mêmes. Il existe un risque que les géants comme Meta, TikTok ou Google censurent des contenus licites au travers de codes de conduite, favorisant la seule propagation de contenus jugés licites, ce qui serait très inquiétant pour notre liberté d’expression et notre démocratie.
Vérité management ou liberté ?
Sous couvert de défendre la vérité, c’est la liberté d’expression elle-même qui se trouve menacée. Le plus insidieux demeure que ces mesures se présentent sous l’habit de la protection. Elles jouissent d’une légitimité apparente, presque morale. Qui oserait défendre la « désinformation » ?
Or c’est exactement le piège. En acceptant que des autorités centralisées trient le vrai du faux, on abdique la responsabilité du citoyen. On accepte une vision managériale de la démocratie où la vérité serait un produit industrialisé, fabriqué par des comités d’experts autoproclamés.
Les démocraties libérales reposent sur l’hypothèse que le débat ouvert, même chaotique, est préférable à un ordre imposé d’en haut. Céder sur ce principe au nom de la lutte contre la désinformation, c’est signer son propre déclin.